Abstentionnistes : faites vous aussi la grève de la douche, ou celle d’internet ?
Je suis toujours fasciné par l’abstentionnisme, en particulier chez les jeunes, en particulier chez ceux qui par ailleurs semblent avoir un cerveau (qu’ils aient ou non beaucoup d’éducation « formelle », ça a très peu d’importance). Et quand je dis « fasciné », ce n’est pas dans le bon sens.
Les arguments (quand il y en a) se résument souvent (pas toujours, certes, mais je n’ai pas le temps de faire une recherche complète sur l’abstentionnisme ce midi) à :
- « de toute façon ils sont tous pourris et ne cherchent que le pouvoir »
- ça ne changera rien
- je ne peux pas donner mon vrai avis, le choix n’est qu’entre le moindre mal et l’encore pire
- « aucun ne m’enthousiasme »
- ils ne font jamais ce qu’ils ont promis
- les riches resteront riches (etc.) et ça ne changera rien pour moi…
Bon, d’accord, il y a des variations mais dans l’ensemble c’est à peu près ça, je crois. En fait, ce qui me frappe c’est non seulement que beaucoup de ces points sont en grande partie faux (plusieurs sont partiellement vrais, et c’est ce qui les rend souvent difficiles à réfuter – l’abstentionniste irréductible peut toujours vous sortir un exemple x ou y …) mais surtout que si on transposait ce type de raisonnements à d’autres activités, nos abstentionnistes ne les accepteraient probablement pas.
Je m’explique. Dé-construisons ces « arguments » pour l’absention.
« de toute façon ils sont tous pourris et ne cherchent que le pouvoir »
Pierre Nicole au XVIIème siècle avait une très jolie formule là-dessus pour arguer que la monarchie héréditaire était « moins mauvaise » que le principe électif – je retrouverai le texte exact mais le sens était « avec l’hérédité, on peut avoir de la chance ou de la malchance, des princes bons ou mauvais, c’est au hasard – avec l’élection, on n’est sûr d’avoir que les ambitieux, ceux qui sont convaincus de vouloir le pouvoir, donc les pires ». La formule de Nicole était logique dans un contexte chrétien du XVIIème siècle, donc où l’ambition et la confiance en soi étaient vues comme des maux et des vices. Je pense que la plupart des abstentionnistes ne se reconnaîtraient pas trop dans sa morale et au contraire jugent généralement leur propre ambition ou confiance en soi comme légitime (je sais, pas tous les abstentionnistes). Par ailleurs, il est vrai que le quinquennat de l’ineffable Nicolas Sarkozy donne post mortem raison à Nicole, au moins en partie.
En fait le vrai problème avec l’argument est qu’il n’est que partiellement vrai : certes, beaucoup de politiques ont été, sont ou seront impliqués dans des affaires plus ou moins louches et ayant à voir avec une forme d’enrichissement personnel – mais pas tous, loin de là. Et presque certainement tous les politiques ont un degré élevé d’ambition et de confiance en eux-mêmes, sinon ils ne feraient pas ça (les attributs du pouvoir sont certainement agréables et enviables à certains égards, mais je doute que la vie politique en elle-même soit toujours plaisante, bien au contraire…). Cela dit la vraie question est plutôt : sont-ils mus seulement par l’ambition, ou (pour certains au moins) par certaines valeurs, visions etc ?
Plutôt que de faire une liste pénible de politiques honnêtes ou clairement mus par plus que l’ambition (allez je vais en suggérer au moins deux, même pas ceux pour qui je vote, pour changer : Eva Joly et François Bayrou – la première est d’une honnêteté assez claire, et ambitieuse certes, mais dans le mode « visionnaire », pas « soif de postes » - le deuxième est clairement très ambitieux, mais pas à court terme, et il dédaigne clairement les portefeuilles ministériels pour la « gloire », et pour sa propre vision), je préfère démontrer l’inanité de l’argument : les abstentionnistes vont-ils arrêter de lire des livres parce que leurs auteurs désirent (pour la plupart certainement) une certaine forme de gloire et de compensation financière pour leur travail ? vont-ils cesser d’écouter de la musique, d’aller au concert etc. ? pareil pour le cinéma etc. ad lib. L’argument est simplement totalement idiot. Une élection politique, ça n’est pas un vote pour la sainteté, l’élection de Mère Thérésa ou que sais-je. Le choix doit se faire en fonction de ce qu’on peut en attendre comme effet, pas de l’absence de perfection des uns ou des autres.
ça ne changera rien
Si on accepte que le « tous pourris » est vraiment un argument ridicule, on passe à l’idée qu’il n’y a pas de différence entre les politiques. Celui-ci est vraiment facile à démonter, mais encore faut-il avoir un minimum de curiosité et de conscience. Quelques exemples de « changement » :
- Nicolas Sarkozy et le flicage généralisé – non, ça n’était PAS comme ça quand Jospin était Premier Ministre – pas du tout, même
- David Cameron diminue les impôts pour les riches, et les services publics pour les pauvres – oui, je sais, comme Sarkozy…
- Mariano Rajoy veut diminuer les droits des femmes, notamment à l’avortement
- Stephen Harper se fiche de l’environnement
- Tous ces « conservateurs » ont aussi quelque chose contre les étrangers…et ne cessent de leur rendre la vie plus difficile…et celle des non-étrangers avec.
Bon, je ne vais pas y passer trop de temps. J’ai fait exprès de prendre les exemples négatifs, car les abstentionnistes que j’ai vus étaient tous très sceptiques sur la possibilité d’améliorer les choses. Soit, mais on peut clairement les empirer. Et ceux qui les empirent sont clairement d’un certain bord politique.
le choix n’est qu’entre le mal et le moins pire
Oui, ça s’appelle la vie. Travailler, ou mourir de faim ? Se laver, ou mourir d’infections cutanées ? J Rentrer à pied, ou mourir en voiture parce qu’on a « bu et conduit » ? On passe notre vie à choisir entre « pas génial » et « vraiment pire ». Ce n’est pas important ?
Et avoir la peste, c’est pareil qu’avoir le rhume ?
« aucun ne m’enthousiasme »
On ne se marie pas avec. On leur délègue des pouvoirs. Certes parfois ils en abusent un peu (je dis « un peu » parce qu’on est en France et, en général, l’abus est quand même limité par rapport à d’autres pays, ou à ce qu’il était en France sous Louis XIV…) – mais de toute façon même les plus véreux ne finissent pas plus riches que des présentateurs d’émissions de télé, des footballeurs, etc. – et beaucoup moins riches que des banquiers. Sérieusement, qu’ils vous enthousiasment ou pas, les plus méchants et malfaisants auront le pouvoir de vous nuire. Et les gens qui ont peur des autres (des étrangers, des jeunes, des pauvres), eux, ils vont voter ! Ceux qui s’abstiennent ce sont surtout les jeunes et les plus pauvres et marginalisés – ceux justement qui ont le plus à perdre si le côté politique qui leur est défavorable (appelons les gentiment les « conservateurs ») gagne !
Ils ne font jamais ce qu’ils ont promis
C’est simplement partiellement faux, partiellement vrai. Les politiques font, une fois élus, beaucoup des choses qu’ils avaient promises et qui sont sous leur contrôle – par exemple abolir la peine de mort pour Mitterrand, ou durcir la législation pour les étrangers et diminuer les impôts des riches pour Sarkozy… Les gouvernements de gauche de 1981-86 ont tenu la plupart des 110 propositions du candidat Mitterrand. Sarkozy lui-même a tenu une bonne part de ses engagements, y compris les plus mauvais…
Les promesses qui ne marchent à peu près jamais ce sont celles qui concernent la situation économique – croissance, chômage etc. En grande partie parce que tout simplement les politiques ont très peu d’influence dessus, en dépit de ce que beaucoup croient (et que les politiques veulent faire croire). En partie aussi parce que beaucoup de politiques connaissent vraiment mal l’économie…Mais vraiment, surtout parce qu’ils n’y peuvent pas grand chose. Cela dit, il y a beaucoup d’autres choses que l’économie dans la vie…
Ça ne changera rien pour moi
Ce n’est pas parce que la France ne deviendra certainement pas le paradis terrestre quel que soit le président élu qu’elle ne peut pas devenir pire. Peut-être que la raison de l’abstention plus forte chez les jeunes c’est la moindre mémoire du passé (je ne sais pas, je me demande) ? Je me rappelle nettement de la France d’il y a 10 ou 15 ans, et je vois tout ce qui a empiré avec deux présidences de droite…donc je n’ai pas besoin d’un rappel pour aller voter. Les choses ne deviendront pas toujours meilleures suite à une élection (même si beaucoup de choses peuvent aller mieux, en fait) mais elles peuvent vraiment devenir pires, bien pires ! Tiens, pour exemple quand même d’un bilan « pas si négatif », celui du dernier gouvernement de gauche en France, un petit post par un « critique de gauche » (donc pas quelqu’un qui ne dit que du bien, et pas quelqu’un avec qui je suis forcément d’accord, mais il fait une liste assez bien vue des éléments les plus marquants).
En résumé, si vous n’allez pas voter, c’est que vous pensez aussi que vous pourriez vous passer de manger, dormir, vous laver ou encore écouter de la musique parce que « ce n’est pas enthousiasmant », « ils veulent de l’argent », « je ne vois pas la différence » ou que sais-je encore quelles fadaises ! Allez y dimanche, et quinze jours après – et toutes les fois suivantes !
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