Friday, April 20, 2012

Réglementation et absurdités – trois mots

Pratiquement personne n’en parle en France, et pourtant c’est intéressant, ça a un impact réel sur la possibilité de créer son propre emploi et des emplois pour les autres… Pourquoi certaines activités passablement anodines sont plus réglementées que d’autres bien plus potentiellement « risquées ». Exemples ? Pour devenir chauffeur de taxi il y a un examen, pas si facile. Pour être exploitant de taxi (et non salarié) il y a un deuxième examen (pas plus simple). Ensuite il faut une licence – dans les campagnes, à la merci du bon vouloir des maires (qui peuvent les retirer plus ou moins quand bon leur semble), dans les grandes villes, elles valent un prix d’or à cause du numerus clausus. Par contre, vous pouvez devenir directeur d’une usine chimique, l’Etat ne vous demande rien. Pourquoi pense-t-on que l’Etat a besoin de réglementer la première activité et pas la seconde ? En fait, personne n’a d’arguments, c’est juste un héritage. Et vu les prix que les licences ont été achetées dans les grandes villes, et leur nombre, l’Etat a créé une rareté artificielle, a donné des licences gratuites, qui valent maintenant des dizaines de milliards d’Euros (pour ceux qui les détiennent bien sûr). Et quand vous voulez un taxi, je vous laisse deviner…

Il y a plein de « professions réglementées » à des degrés divers. Principalement des métiers de l’artisanat. Ça profite à ceux qui sont déjà installés, bien sûr (limitons la concurrence), mais pas à ceux qui voudraient commencer. Parfois, ce peut être légitime, s’il y a vraiment une question de sécurité ou de santé sérieuse. Mais pour les taxis ou les coiffeurs ?

Et puis une dernière note (pour aujourd’hui) sur les inspections et contrôles, dont je parlais dans un précédent post – une manière simple d’y réfléchir est que, spontanément, nous souhaitons souvent plus ou moins que l’Etat nous « protège » de tout et partout, et donc souhaitons généralement plus de contrôles ou d’inspections chez les autres. Par contre, pour ceux qui en ont fait l’expérience (ou qui pourraient la faire), nous n’aimons guère être contrôlés et inspectés. Et en général on oublie le coût du dit contrôle. Donc, comme pour la question des coiffeurs et des taxis, les questions à se poser sont : que contrôler, pourquoi, et l’argent et le temps dépensé à ce faire pourraient-ils être plus utiles ailleurs ?

A suivre…

L’immigration est nécessaire et positive – pas une menace, une chance

Ça mériterait bien sûr un très long post, même plein de posts, et une armée de gens pour les répéter… Le débat depuis 20 ou même près de 30 ans a tellement dévié que la position « normale », « centriste » c’est d’être contre l’immigration mais quand même pour traîter « humainement » les immigrés qu’on tolère (ou même simplement les déporter moins brutalement). Ce que les américains appellent « Overton window » (le champ des « discours » politiques jugés « normaux ») a bougé tellement loin vers la droite que c’est difficile de la ramener plus à gauche… Le problème a plein d’origines, et à mon sens essentiellement très peu à voir avec l’immigration elle-même, beaucoup plus évidemment avec le chômage et la stagnation économique qui a touché de très nombreuses couches sociales, le déclassement des anciennes « classes populaires » et « classes moyennes inférieures » etc. Mais je suggérerais que la prise de la xénophobie et de l’anti-immigration sur beaucoup est aussi due à la différente « visibilité » des immigrés – on peut facilement diviser les pauvres « blancs » des « bruns » et ceux qui bénéficient du système gagnent à dresser les premiers contre les seconds (et ça marche). Comme, depuis la chute de l’URSS, on n’a pas seulement perdu le « marxisme » appliqué comme système totalitaire de gouvernement (un grand bien que cette perte là !) mais aussi, à peu de choses près, la critique marxiste des idéologies (et notamment de cette manière de dresser « pauvres contre pauvres »), tout cela est passé comme lettre à la poste. La thèse que j’aimerais développer et que c’est assez parallèle à ce qui a toujours contribué à empêcher le développement d’un mouvement syndical et politique « social-démocrate » aux Etats-Unis, mais pas aujourd’hui.

Juste en bref (j’utilise surtout des liens étrangers car malheureusement encore une fois c’est surtout aux Etats-Unis qu’on lit des choses intelligentes sur ce sujet – heureusement en France il y a quand même http://www.captaineconomics.fr/ ):

- L’immigration c’est bon (très bon, même) pour la croissance économique, et donc ça aide à résorber le chômage, pas à le créer, contrairement à ce que disent Le Pen, Guéant et consorts ) – donc il en faut, et même plus que maintenant. Le Royaume-Uni (au temps de Blair et Brown) a ouvert son économié aux travailleurs de l’est de l’UE (alors que la France était au premier plan de ceux qui cherchaient à repousser le fameux « pompier polonais »…alors qu’on manque partout et toujours de plombiers, comme quiconque en a eu besoin le sait) et les résultats en termes de croissance ont été convaincants

- La difficulté c’est que dans la réalité (pas dans l’utopie) il y a toujours des « frictions » entre le court (très court) terme et le moyen ou long terme – l’immigration augmente la croissance donc est bonne pour tous à plus long terme, mais à court terme une augmentation de l’immigration peut avoir des coûts sociaux. De même, à long terme le départ de main d’œuvre des pays plus pauvres fait augmenter les salaires dans les pays d’émigration, et diminue l’inégalité internationale, etc. – mais à court terme cela peut créer une pression « à la baisse » dans les pays d’immigration. C’est pour cela qu’il doit quand même y avoir une certaine régulation, et que la gauche est souvent tiraillée sur le sujet

- Dans l’ensemble, ceci-dit, si on ne veut pas finir avec un effondrement démographique comme le Japon, des retraites impossibles à financer et une dette impossible à rembourser, il faut de l’immigration.

Donc faites bien attention au dernier point : la droite ne cesse de répéter qu’il faut sabrer les droits et services sociaux et allonger l’âge de la retraite pour pouvoir faire face au financement du système de retraite et à la charge de la dette – et en même temps la droite veut réduire l’immigration le plus possible alors même que l’immigration est ce qui permettrait d’avoir plus de croissance et rééquilibrer la démographie, donc faire face à dette et retraites sans sabrer les dépenses sociales. CQFD.

Allez aux urnes, amis abstentionnistes, si vous pensez qu'être vivant vaut mieux que mort...

Abstentionnistes : faites vous aussi la grève de la douche, ou celle d’internet ?

Je suis toujours fasciné par l’abstentionnisme, en particulier chez les jeunes, en particulier chez ceux qui par ailleurs semblent avoir un cerveau (qu’ils aient ou non beaucoup d’éducation « formelle », ça a très peu d’importance). Et quand je dis « fasciné », ce n’est pas dans le bon sens.

Les arguments (quand il y en a) se résument souvent (pas toujours, certes, mais je n’ai pas le temps de faire une recherche complète sur l’abstentionnisme ce midi) à :

- « de toute façon ils sont tous pourris et ne cherchent que le pouvoir »

- ça ne changera rien

- je ne peux pas donner mon vrai avis, le choix n’est qu’entre le moindre mal et l’encore pire

- « aucun ne m’enthousiasme »

- ils ne font jamais ce qu’ils ont promis

- les riches resteront riches (etc.) et ça ne changera rien pour moi…

Bon, d’accord, il y a des variations mais dans l’ensemble c’est à peu près ça, je crois. En fait, ce qui me frappe c’est non seulement que beaucoup de ces points sont en grande partie faux (plusieurs sont partiellement vrais, et c’est ce qui les rend souvent difficiles à réfuter – l’abstentionniste irréductible peut toujours vous sortir un exemple x ou y …) mais surtout que si on transposait ce type de raisonnements à d’autres activités, nos abstentionnistes ne les accepteraient probablement pas.

Je m’explique. Dé-construisons ces « arguments » pour l’absention.

« de toute façon ils sont tous pourris et ne cherchent que le pouvoir »

Pierre Nicole au XVIIème siècle avait une très jolie formule là-dessus pour arguer que la monarchie héréditaire était « moins mauvaise » que le principe électif – je retrouverai le texte exact mais le sens était « avec l’hérédité, on peut avoir de la chance ou de la malchance, des princes bons ou mauvais, c’est au hasard – avec l’élection, on n’est sûr d’avoir que les ambitieux, ceux qui sont convaincus de vouloir le pouvoir, donc les pires ». La formule de Nicole était logique dans un contexte chrétien du XVIIème siècle, donc où l’ambition et la confiance en soi étaient vues comme des maux et des vices. Je pense que la plupart des abstentionnistes ne se reconnaîtraient pas trop dans sa morale et au contraire jugent généralement leur propre ambition ou confiance en soi comme légitime (je sais, pas tous les abstentionnistes). Par ailleurs, il est vrai que le quinquennat de l’ineffable Nicolas Sarkozy donne post mortem raison à Nicole, au moins en partie.

En fait le vrai problème avec l’argument est qu’il n’est que partiellement vrai : certes, beaucoup de politiques ont été, sont ou seront impliqués dans des affaires plus ou moins louches et ayant à voir avec une forme d’enrichissement personnel – mais pas tous, loin de là. Et presque certainement tous les politiques ont un degré élevé d’ambition et de confiance en eux-mêmes, sinon ils ne feraient pas ça (les attributs du pouvoir sont certainement agréables et enviables à certains égards, mais je doute que la vie politique en elle-même soit toujours plaisante, bien au contraire…). Cela dit la vraie question est plutôt : sont-ils mus seulement par l’ambition, ou (pour certains au moins) par certaines valeurs, visions etc ?

Plutôt que de faire une liste pénible de politiques honnêtes ou clairement mus par plus que l’ambition (allez je vais en suggérer au moins deux, même pas ceux pour qui je vote, pour changer : Eva Joly et François Bayrou – la première est d’une honnêteté assez claire, et ambitieuse certes, mais dans le mode « visionnaire », pas « soif de postes » - le deuxième est clairement très ambitieux, mais pas à court terme, et il dédaigne clairement les portefeuilles ministériels pour la « gloire », et pour sa propre vision), je préfère démontrer l’inanité de l’argument : les abstentionnistes vont-ils arrêter de lire des livres parce que leurs auteurs désirent (pour la plupart certainement) une certaine forme de gloire et de compensation financière pour leur travail ? vont-ils cesser d’écouter de la musique, d’aller au concert etc. ? pareil pour le cinéma etc. ad lib. L’argument est simplement totalement idiot. Une élection politique, ça n’est pas un vote pour la sainteté, l’élection de Mère Thérésa ou que sais-je. Le choix doit se faire en fonction de ce qu’on peut en attendre comme effet, pas de l’absence de perfection des uns ou des autres.

ça ne changera rien

Si on accepte que le « tous pourris » est vraiment un argument ridicule, on passe à l’idée qu’il n’y a pas de différence entre les politiques. Celui-ci est vraiment facile à démonter, mais encore faut-il avoir un minimum de curiosité et de conscience. Quelques exemples de « changement » :

- Nicolas Sarkozy et le flicage généralisé – non, ça n’était PAS comme ça quand Jospin était Premier Ministre – pas du tout, même

- David Cameron diminue les impôts pour les riches, et les services publics pour les pauvres – oui, je sais, comme Sarkozy…

- Mariano Rajoy veut diminuer les droits des femmes, notamment à l’avortement

- Stephen Harper se fiche de l’environnement

- Tous ces « conservateurs » ont aussi quelque chose contre les étrangers…et ne cessent de leur rendre la vie plus difficile…et celle des non-étrangers avec.

Bon, je ne vais pas y passer trop de temps. J’ai fait exprès de prendre les exemples négatifs, car les abstentionnistes que j’ai vus étaient tous très sceptiques sur la possibilité d’améliorer les choses. Soit, mais on peut clairement les empirer. Et ceux qui les empirent sont clairement d’un certain bord politique.

le choix n’est qu’entre le mal et le moins pire

Oui, ça s’appelle la vie. Travailler, ou mourir de faim ? Se laver, ou mourir d’infections cutanées ? J Rentrer à pied, ou mourir en voiture parce qu’on a « bu et conduit » ? On passe notre vie à choisir entre « pas génial » et « vraiment pire ». Ce n’est pas important ?

Et avoir la peste, c’est pareil qu’avoir le rhume ?

« aucun ne m’enthousiasme »

On ne se marie pas avec. On leur délègue des pouvoirs. Certes parfois ils en abusent un peu (je dis « un peu » parce qu’on est en France et, en général, l’abus est quand même limité par rapport à d’autres pays, ou à ce qu’il était en France sous Louis XIV…) – mais de toute façon même les plus véreux ne finissent pas plus riches que des présentateurs d’émissions de télé, des footballeurs, etc. – et beaucoup moins riches que des banquiers. Sérieusement, qu’ils vous enthousiasment ou pas, les plus méchants et malfaisants auront le pouvoir de vous nuire. Et les gens qui ont peur des autres (des étrangers, des jeunes, des pauvres), eux, ils vont voter ! Ceux qui s’abstiennent ce sont surtout les jeunes et les plus pauvres et marginalisés – ceux justement qui ont le plus à perdre si le côté politique qui leur est défavorable (appelons les gentiment les « conservateurs ») gagne !

Ils ne font jamais ce qu’ils ont promis

C’est simplement partiellement faux, partiellement vrai. Les politiques font, une fois élus, beaucoup des choses qu’ils avaient promises et qui sont sous leur contrôle – par exemple abolir la peine de mort pour Mitterrand, ou durcir la législation pour les étrangers et diminuer les impôts des riches pour Sarkozy… Les gouvernements de gauche de 1981-86 ont tenu la plupart des 110 propositions du candidat Mitterrand. Sarkozy lui-même a tenu une bonne part de ses engagements, y compris les plus mauvais…

Les promesses qui ne marchent à peu près jamais ce sont celles qui concernent la situation économique – croissance, chômage etc. En grande partie parce que tout simplement les politiques ont très peu d’influence dessus, en dépit de ce que beaucoup croient (et que les politiques veulent faire croire). En partie aussi parce que beaucoup de politiques connaissent vraiment mal l’économie…Mais vraiment, surtout parce qu’ils n’y peuvent pas grand chose. Cela dit, il y a beaucoup d’autres choses que l’économie dans la vie…

Ça ne changera rien pour moi

Ce n’est pas parce que la France ne deviendra certainement pas le paradis terrestre quel que soit le président élu qu’elle ne peut pas devenir pire. Peut-être que la raison de l’abstention plus forte chez les jeunes c’est la moindre mémoire du passé (je ne sais pas, je me demande) ? Je me rappelle nettement de la France d’il y a 10 ou 15 ans, et je vois tout ce qui a empiré avec deux présidences de droite…donc je n’ai pas besoin d’un rappel pour aller voter. Les choses ne deviendront pas toujours meilleures suite à une élection (même si beaucoup de choses peuvent aller mieux, en fait) mais elles peuvent vraiment devenir pires, bien pires ! Tiens, pour exemple quand même d’un bilan « pas si négatif », celui du dernier gouvernement de gauche en France, un petit post par un « critique de gauche » (donc pas quelqu’un qui ne dit que du bien, et pas quelqu’un avec qui je suis forcément d’accord, mais il fait une liste assez bien vue des éléments les plus marquants).

En résumé, si vous n’allez pas voter, c’est que vous pensez aussi que vous pourriez vous passer de manger, dormir, vous laver ou encore écouter de la musique parce que « ce n’est pas enthousiasmant », « ils veulent de l’argent », « je ne vois pas la différence » ou que sais-je encore quelles fadaises ! Allez y dimanche, et quinze jours après – et toutes les fois suivantes !

Inspections, contrôles fiscaux et évasion fiscale – (petite) suite

Dans un billet récent je discutais du niveau de personnel de diverses administrations fiscales pour suggérer que « plus » (de personnel, de contrôles) ne rapporte pas toujours « plus » (de revenus etc.) – et donc inversement que « moins » (de personnels dans certaines administrations, par exemple) ne serait pas toujours forcément une catastrophe (ce qui ouvrirait la voie à des redéploiements pour augmenter les effectifs ailleurs, comme souhaite le faire François Hollande, à raison). Mais il existe bien sûr un seuil « optimal », pas facile à définir, en dessous duquel le système risque de ne vraiment plus fonctionner. Je discute cette question de façon un peu plus sérieuse dans un papier écrit en 2011.

Il semble, justement, que le Royaume-Uni, avec son gouvernement dit « de coalition » mais en vérité très conservateur (sur la plupart des questions et en tout cas en économie, où il mérite même d’être qualifié de réactionnaire, comme Sarkozy…) soit en train de faire des coupes massives dans son service des impôts, et non seulement « en général », mais même dans sa partie la plus cruciale, c’est à dire la direction qui s’occupe des contribuables les plus importants. Si l’on se rappelle que Her Majesty’s Revenue and Customs a déjà beaucoup moins de personnel que la DGFIP française (voir post précédent donc), couper beaucoup plus n’est pas une idée vraiment évidente. Mais en tout cas si on coupe quand même, on devrait surtout ne pas couper dans la direction qui s’occupe des « large taxpayers », au contraire. Une véritable gestion des risques et une vraie lutte contre l’évasion suggérerait de renforcer les moyens de cette direction, même si on réduit les autres (ceux qui s’occupent des plus petits contribuables, par exemple). Ce serait conforme à ce qui est accepté par tous les experts comme « bonne pratique », et recommandé par le FMI, pas vraiment une organisation de gauchiste (même si le FMI est beaucoup moins « réactionnaire » maintenant qu’avant le passage de DSK et la crise financière…). Encore une fois cela prouve bien qu’on peut faire de la réforme administrative « sérieuse » (où on cherche à améliorer les résultats sans forcément augmenter les moyens), et c’est plutôt fait en général par des gouvernements de gauche ou de centre-gauche (New Labour…) ou on peut faire du massacre, à la Sarkozy ou Cameron…

[Une note pour finir pour ceux qui liraient les liens ci-dessus…j’ai commencé à regarder le rapport sur la lutte contre l’évasion fiscale remis à Cameron, et que les articles britanniques cités considèrent comme désastreux (et écrit par un spécialiste de « l’optimisation fiscale », donc suspect a priori) et ce rapport n’est pas forcément complètement idiot quand même. Mais pas le temps de le lire en détail aujourd’hui donc ça attendra…]